– 4 juin 2026 (Revue Musicale Suisse)
Une fois de plus, le milieu culturel est mis directement en danger par une initiative populiste qui prétend limiter la population.
Une des caractéristiques du populisme est de prétendre offrir des solutions simples ou même simplistes pour résoudre des questions complexes, et de faire croire que ces prétendues solutions seraient bénéfiques pour la majorité de la population, quand bien même cela n’est pas du tout le cas. A l’ère d’Internet, des réseaux sociaux, et depuis peu de l’IA, utilisée massivement pour produire et diffuser des informations biaisées, la caisse de résonnance de la pensée populiste a augmenté au point de pouvoir manipuler avec une grande facilité des pans entiers de la société, grâce entre autres à des techniques psychologiques basées sur les biais cognitifs. Un climat de mal-être ou d’anxiété (inflation et perte du pouvoir d’achat, guerre, pandémie, environnement dégradé, etc.) peut rendre de nombreuses personnes plus réceptives à ces techniques sournoises qui instrumentalisent les peurs. C’est ainsi que l’extrême droite a réussi à percer dans la plupart des pays européens, dans des proportions qui auraient encore semblé invraisemblables au début de ce millénaire, alors que beaucoup pensaient que les terribles événements du 20e siècle ainsi que la chute des dictatures des deux côtés de l’ancien rideau de fer auraient durablement immunisé les citoyennes et citoyens de ce continent.
La stratégie du bouc émissaire
La désignation de boucs émissaires destinés à être sacrifiés pour rétablir une certaine conception de l’ordre a toujours fait partie de la rhétorique populiste. Chargés de tous les maux, ils sont chassés, pourchassés, réduits au silence, si ce n’est pire. Quels que soient les problèmes, ils en sont tenus pour responsables, et l’acte expiatoire est censé améliorer la situation de la collectivité. En Suisse comme dans de nombreux pays, depuis des décennies, les milieux ultraconservateurs désignent comme coupable « les étrangers », en ne détaillant nullement qui fait exactement partie de ce groupe. Parlent-ils des riches résidents qui profitent de la basse fiscalité ou des ouvriers et ingénieurs que les entreprises suisses sont obligés de recruter dans les pays de l’UE par manque de main d’œuvre qualifiée disponible en Suisse ? Des requérants d’asile déboutés ou des propriétaires de résidences secondaires ? Des frontaliers pendulaires, des étudiants des hautes écoles ou des immigrés de la deuxième ou de la troisième génération, naturalisés ou non ? Tout est brouillé et mélangé dans leurs discours puisque « les étrangers » sont tenus pour responsables collectivement et sans distinction de tous les maux ou presque, de la hausse de la criminalité à celle, en partie spéculative et en partie liée au taux hypothécaire, des loyers. Que les transports en commun soient bondés à certains moments de la journée, et ce ne sera pas le sous-investissement depuis des décennies dans l’infrastructure des transports qui sera pointé du doigt. Que les coûts de la santé augmentent et on désignera comme coupables ceux qui, étant en moyenne plus jeunes que la population suisse vieillissante, coûtent pourtant moins cher statistiquement aux assurances maladie. On pointera le fait que les retraités étrangers recourent plus fréquemment aux prestations complémentaires, sans expliquer que cela est dû au fait qu’en tant qu’ouvriers ou dames de ménage, ils ont souvent été sous-payés et n’ont longtemps pas eu droit à un second pilier. On le voit bien, la désignation de boucs émissaires permet aussi d’occulter le fait que les mêmes politiciens ultraconservateurs sont en partie, par leurs votes au parlement, co-responsables de plusieurs situations défavorables à la population générale, par exemple en refusant systématiquement la protection des locataires, l’aménagement du territoire et la limitation du bétonnage, en s’attaquant aux investissements ferroviaires, en combattant les mesures protégeant l’environnement, la biodiversité et le climat (par exemple par la motion de 2025 proposant, à l’imitation de l’actuel président américain, le retrait de l’accord de Paris), en affaiblissant la protection des salariés, en particulier face au dumping, en s’opposant au salaire minimal. Sachant cela, comment leur faire confiance lorsqu’ils évoquent ces problèmes pour argumenter en faveur de leur initiative, comment croire qu’ils se préoccuperaient soudainement, pour une fois, d’une durabilité qu’ils ne cessent de combattre ?
La stratégie du chaos
Ce sont les mêmes milieux qui ont largement approuvé les baisses de la fiscalité, attirant ainsi de nombreuses entreprises étrangères, créant certes des emplois en Suisse, mais faisant aussi venir des employés lorsque le marché suisse de l’emploi ne suffisait pas à répondre aux spécialisations demandées. Si l’initiative fédérale de l’UDC soumise à la votation le 14 juin était acceptée, que feraient les entreprises suisses ou étrangères qui ne pourraient plus développer leurs secteurs de pointe par manque de personnel ? Que feraient les hôpitaux et les EMS lorsqu’ils ne trouveraient plus d’infirmières ? Qui s’occuperait des nettoyages ? Comment palier au manque de personnes qualifiées ? Il ne s’agit pas seulement d’une question d’augmentation de la population, car l’initiative lancée par l’UDC demande expressément de remettre en cause la libre circulation avec l’UE, et dans ce cas c’est même le maintien du niveau actuel de travailleuses et travailleurs qui pourrait être fortement remis en cause. D’autant qu’en Suisse, il y a déjà maintenant davantage de personnes qui quittent le marché du travail pour cause de départ à la retraite que de jeunes qui y entrent. Cela ne pourrait pas être compensé par le retour d’une partie des Suisses résidant dans l’UE, qui perdraient de facto une bonne part de leurs droits actuels acquis grâce à la même libre circulation, car ils n’ont pas forcément été formés pour les emplois qui resteraient vacants. Ces transformations rapides de l’économie et du marché du travail bouleverseraient dans tous les cas les comptes de l’AVS et du second pilier, ouvrant vraisemblablement la voie à une augmentation de l’âge de la retraite et à une nouvelle diminution du taux de conversion LPP. Cela dans un contexte économique défavorable, l’abandon de la libre circulation des personnes entraînant, par effet domino via la clause guillotine, la fin de tous les accords bilatéraux I avec l’UE, notre principal partenaire économique, au moment même où l’actuelle administration américaine a clairement montré la manière dont elle entend traiter la Suisse. Également liée à la libre circulation des personnes, la protection des salaires serait dès lors mise en danger, avec la menace du retour au dumping salarial et à la précarité des travailleurs.
Si les opposants qualifient le texte soumis à la votation « d’initiative du chaos », ce n’est pas pour rien… Voici encore un autre exemple de conséquences que pourraient avoir son éventuelle approbation : parmi les accords que la Suisse devrait dénoncer dès que la population résidante permanente de la Suisse dépasserait neuf millions et demi de personnes (art. 197, ch. 15, al.1), la résiliation de l’accord de Dublin couperait la Suisse du système d’asile de l’UE. Cela signifierait que chaque migrant dont la demande d’asile aurait été rejetée en Europe pourrait en déposer une nouvelle en Suisse. Le pays serait totalement engorgé, avec un afflux massif de migrants déjà déboutés ailleurs. Est-ce vraiment ainsi qu’on limite la population ?
Conséquences pour la culture et les musiciens
Permettant un échange fructueux, la libre circulation des personnes entre la Suisse et l’UE est un acquis important pour les musiciennes et musiciens suisses, dont un nombre important a pu trouver des postes de choix dans les ensembles et orchestres, les écoles de musique et les institutions culturelles d’Europe. Inversement, d’excellents pédagogues sont venus enseigner dans nos hautes écoles, des musiciens exceptionnels ont apporté leurs compétences et leurs talents dans les ensembles et orchestres de Suisse. Ces échanges ont de tous temps été importants pour le développement culturel du pays, et ils seraient irrémédiablement mis en danger par une approbation de cette initiative, car nous pouvons être sûrs que si le nombre de personnes admises à s’établir en Suisse était strictement limité, celles exerçant une activité artistique ne seraient absolument pas prioritaires. Inversement, produire ou participer à des concerts, spectacles ou résidences dans l’UE deviendrait compliqué pour les musiciennes et musiciens suisses. Autre difficulté : comme mentionné ci-dessus, les accords bilatéraux étant liés, l’abandon de la libre circulation des personnes entrainerait l’abrogation automatique des six autres accords des Bilatérales I, dont certaines dispositions sont essentielles pour la culture, telles celles de l’accord sur les transports terrestres en ce qui concerne les voyages, les tournées et le transport de matériel scénique.
Moins de coopération, moins de coproduction, moins de diversité, moins d’échanges culturels, moins de présence internationale, moins de rayonnement : les conséquences de l’adoption de cette initiative pourraient être catastrophiques pour la culture suisse en général, et pour la musique en particulier.
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